La tondue de Capa, destins croisés

La photographie de « la tondue de Chartres » a fait le tour du monde. Elle est la plus représentative du phénomène de l’épuration sauvage qui a entaché la libération de la France au cours de l’été 1944. Également la plus bouleversante jamais prise par Robert Capa.

Le reporter baroudeur d’origine hongroise, né en octobre 1913, est célèbre depuis sa couverture de la guerre d’Espagne. Il a débarqué le 6 juin 1944 à Omaha Beach avec la première vague d’assaut américaine, a réussi par miracle à sauver sa vie et une dizaine de clichés.

Le 16 août, Capa entre dans Chartres en même temps que l’avant-garde des libérateurs. Dans l’enceinte de la préfecture, il découvre le sort réservé le matin même à quelques femmes « collabos » par des pseudos résistants. Vers 15 heures, l’ordre est donné de libérer les femmes maudites et de les raccompagner en procession dans les rues de la ville jusqu’à leur domicile.

Capa se précipite en avant du cortège, se poste au milieu de la chaussée, arme son Contax. Il actionne le déclencheur à l’instant où la foule arrive sur lui.

Au centre de la scène, Simone Touseau, vingt-trois ans, crâne rasé, porte son bébé dans les bras. On dirait la Vierge et l’Enfant, un tableau raphaélien. Un cliché unique, exceptionnel. Au premier plan sur la droite, Georges, père de Simone chemine avec béret et baluchon. Derrière lui, Germaine, son épouse, dont on distingue la tête, tondue elle aussi… Près d’eux, des policiers et plusieurs dizaines de civils – une majorité de femmes -, rigolards et vengeurs.

Au fil d’un long travail de recherche au sein des archives judiciaires notamment, Gérard Leray et Philippe Frétigné ont réussi à reconstituer l’itinéraire familial et politique de cette jeune femme martyrisée : victime sacrificielle ou coupable avérée ?

Simone Touseau nait à Chartres en août 1921, fille cadette de commerçants. Lorsque survient la faillite de la crèmerie familiale en 1935, l’adolescente à l’intelligence fine vit mal la dégradation sociale de ses parents. Son imprégnation fascisante date de cette époque.

Simone obtient son baccalauréat en 1941 et, dans la foulée, un emploi de secrétaire-interprète dans les services allemands d’occupation. Au cours de l’été, elle tombe amoureuse d’Erich Göz, le soldat allemand qui gère la librairie militaire locale et s’exhibe avec lui. La réputation de Simone est faite, d’autant qu’Erich fréquente quotidiennement la maison des Touseau.

A l’automne 1942, le soldat est muté sur le front de l’Est. Au printemps suivant, Simone apprend que son « fiancé », blessé, est convalescent dans un hôpital militaire à Munich. Elle se porte volontaire pour travailler dans la capitale bavaroise, où elle retrouve effectivement son amant en septembre 1943. Et où elle tombe enceinte, ce qui lui vaut d’être renvoyée en France en novembre. Le 23 mai 1944, elle met au monde son bébé. La Libération n’est plus qu’une question de semaines.

Ce fameux mercredi 16 août 1944 à Chartres, « l’épuration sauvage » des « collabos » commence avant même l’arrivée des Américains. Quelque trente suspects sont arrêtés et conduits en préfecture. Trois doriotistes sont exécutés d’une balle dans la tête. Au même moment, un « coiffeur » procède à la tonte de onze femmes accusées de « collaboration horizontale ». Dont Simone et sa mère. Une poignée d’heures plus tard, Robert Capa immortalise la tondue de Chartres.

Trois jours passent. Des accusations gravissimes sont alors lancées contre la famille Touseau. Surtout contre Simone et sa mère qui se sont vantées durant l’occupation d’être anticommunistes et anglophobes. En plus, au début du printemps 1943, Simone a adhéré au Parti Populaire Français dirigé par le collaborationniste Jacques Doriot. Pour les gens du quartier, il n’y a aucun doute : les Touseau sont les dénonciateurs de leurs voisins immédiats, quatre chefs de famille, raflés et déportés en février 1943, coupables d’avoir écouté la radio anglaise. Deux d’entre eux sont morts dans le camp de concentration de Mauthausen.

Le 6 septembre 1944, surlendemain de la première publication de la photographie de Robert Capa dans Life Magazine, la mère et la fille Touseau sont emprisonnées à la prison de Chartres puis dans le camp d’internement de Pithiviers. Georges Touseau (présenté comme un brave homme qui ne sait pas tenir les femmes de sa maison) et sa fille aînée Annette (à qui échoit la garde du bébé de Simone) échappent à la mesure carcérale. Mais tous les quatre sont inculpés d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État, crime passible de la peine de mort.

Le 1er mars 1945, Simone et Germaine sont rapatriées à Chartres. Lors des interrogatoires et des confrontations avec les témoins, les Touseau clament farouchement leur innocence. Ils sont défendus par Claude Gerbet, avoué-plaidant retors. La procédure traine jusqu’au printemps 1946, si bien que le dossier finit par être transmis à la cour de justice de la Seine, cependant que les femmes Touseau sont transférées à la prison de Fresnes.

Le 28 novembre 1946, la cour parisienne relève l’insuffisance des charges pesant sur les Touseau et décide de classer l’affaire. Simone et sa mère sont libérées le lendemain. Pour autant, Simone est traduite devant une chambre civique. Et le 8 mars 1947, elle est condamnée à dix ans de dégradation nationale.

La suite est une longue descente aux enfers. Pendant sa détention, Simone avait appris la mort – en juillet 1944 – de son fiancé allemand sur le front soviétique. Pour couper les ponts avec le cauchemar chartrain, les Touseau quittent le chef-lieu de l’Eure-et-Loir et s’installent à Saint-Arnoult-en-Yvelines.

Simone travaille dans une pharmacie, se marie, a deux autres enfants. Mais le couple chavire et se sépare. Simone a sombré dans l’alcoolisme. En pleine déchéance, elle décède le 21 février 1966 à Chartres à l’âge de quarante-quatre ans et demi.

Robert Capa n’a jamais connu l’identité et l’histoire de la Chartraine. Sa propre mort est prématurée, le 25 mai 1954, en Indochine, à cause d’une mine antipersonnel.

On s’en doute, la ville de Chartres ne s’enorgueillit pas de la célébrité mondiale de « sa » tondue. Elle préfère se glorifier avec Jean Moulin, prestigieux locataire de la préfecture d’Eure-et-Loir entre février 1939 et novembre 1940, fondateur du Conseil national de la Résistance et martyr en 1943.

Quant au bébé sur la photographie de Robert Capa, âgé aujourd’hui de presque 71 ans, celui-ci est tenaillé par une douleur immense, indicible. Et le harcèlement journalistique récurrent pratiqué par certains médias indignes à son encontre empêche toute guérison. En ce qui nous concerne, promesse lui a été faite de le protéger. Et elle sera tenue.

Gérard Leray

Gérard Leray et Philippe Frétigné, La tondue 1944-1947, Vendémiaire, 2011 (édition augmentée en 2013).

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